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Sons et écriture

L’esperluette (&) : une ligature romaine et un nom d’écolier

L’esperluette (&) est une ligature latine de « et », présente en fin d’alphabet depuis le Moyen Âge. Son nom français reste une énigme étymologique.

En bref
Une ligature latine Le signe & est la fusion des lettres e et t du mot latin et, attestée dans la cursive romaine dès le Ier siècle.
Pas une note tironienne Contrairement à une idée répandue, l’esperluette ne vient pas de la sténographie de Tiron : le et tironien (⁊) est un signe distinct.
Un nom mystérieux L’origine du mot « esperluette » reste discutée : le TLFi et le FEW la qualifient d’obscure. Le cousin anglais ampersand est mieux expliqué.

Le signe & se lit partout : enseignes, raisons sociales, typographie de luxe. Pourtant, son histoire est souvent mal racontée. L’esperluette n’est pas une invention géniale : c’est une ligature — la fusion de deux lettres en un seul tracé — devenue si courante qu’on a fini par oublier ce qu’elle représentait. Quant à son nom français, il reste, après un siècle et demi de recherches, une énigme étymologique.

Une ligature née dans la cursive romaine

L’esperluette est la réunion des lettres e et t du mot latin et (« et »). Les plus anciennes attestations connues de cette ligature remontent au Ier siècle de notre ère, dans des graffitis de Pompéi[1]. À l’époque, les scribes qui écrivaient vite en cursive romaine liaient naturellement les deux lettres.

La ligature se répand ensuite dans la nouvelle cursive romaine (milieu du IVe siècle), puis dans l’onciale et la minuscule caroline (IXe siècle). À chaque étape, le tracé se stylise un peu plus, jusqu’à ne plus laisser deviner les lettres d’origine[2]. Après l’invention de l’imprimerie (1455), les fondeurs de caractères conservent le signe et le déclinent en romain comme en italique. Dans certaines polices actuelles, on distingue encore le e et le t ; dans d’autres, le lien est devenu purement conventionnel.

Tiron : une fausse piste

Beaucoup de sites attribuent l’esperluette à Marcus Tullius Tiro, secrétaire de Cicéron (Ier siècle av. J.-C.), inventeur d’un système de sténographie appelé « notes tironiennes ». C’est une confusion entre deux signes.

Le et tironien, noté ⁊ (Unicode U+204A), est un signe de sténographie. L’esperluette (&) est une ligature cursive. Les deux remplissent la même fonction — noter la conjonction « et » — mais ils n’ont pas la même origine. Aucun manuscrit connu de notes tironiennes ne contient le signe &[3]. Les confondre revient à prendre deux mots de sens voisin pour des synonymes exacts.

La 27e lettre de l’alphabet

Du Moyen Âge au XIXe siècle, l’esperluette figure en fin d’alphabet, après le z, dans les abécédaires français et anglais. On l’enseigne aux écoliers comme un caractère à part entière, au même titre que les signes diacritiques qui accompagnent les lettres. En France, le signe figure encore dans le 4e dictionnaire de l’Académie (1762), mais il a disparu du 5e (1798), selon les relevés des historiens de la typographie[4].

En Angleterre, la tradition dure plus longtemps : selon des sources secondaires, le signe apparaît dans la liste de lettres du moine Byrhtferð (1011) et se trouve encore enseigné comme 27e lettre en 1863[5]. Le Larousse de 1878, en France, parle déjà au passé : l’esperluette ne fait « plus » partie de l’alphabet scolaire. Sa disparition des abécédaires français se situe donc dans le courant du XIXe siècle, sans date précise.

D’où vient le mot « esperluette » ?

Le mot est attesté pour la première fois dans le Glossaire étymologique et comparatif du patois picard de Jules Corblet (1851), qui le recueille comme un terme déjà en usage[6]. Il entre dans les dictionnaires généraux avec le supplément du Larousse en 1878. Il connaît de nombreuses graphies : esperluette, éperluette, perluète, perluette, pirlouète — un flottement orthographique qui n’est pas rare dans l'histoire de l’écriture française.

Son étymologie reste un débat ouvert. Le FEW (Wartburg) classe le mot dans le tome 22, réservé aux matériaux d’origine inconnue — un signal fort d’incertitude. Le TLFi le présente comme un « mot probablement d’abord picard et de création enfantine, d’origine obscure, peut-être formé par plaisanterie à partir de épeler et de pirouette »[7]. L’Académie française (9e édition) propose un rattachement au latin sphaerula (« petite sphère »), sans expliquer le mécanisme phonétique[8]. Le Dictionnaire historique de la langue française (Le Robert, 1992) avance le latin perna (« cuisse, jambe »), par analogie avec la forme du signe. Aucune de ces hypothèses ne fait consensus.

L’esperluette aujourd’hui

L’usage du signe s’est rétréci. L’Office québécois de la langue française le réserve aux raisons sociales (Dupont & Fils, Laurent & Cie) et déconseille de l’employer à la place du mot « et » dans un texte courant[10]. En France, les conventions typographiques sont similaires.

L’esperluette connaît cependant un renouveau esthétique. Les typographes contemporains la traitent comme un exercice de style, une occasion de montrer l’élégance d’un caractère. Ce signe né de la hâte des scribes romains est devenu, paradoxalement, un ornement — un cas rare où l’écriture transforme un raccourci en symbole.

Bibliographie

  • TLFi, article « perluète », CNRTL — cnrtl.fr/etymologie/perluete
  • Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, article « esperluette » — dictionnaire-academie.fr
  • Blanchard (Gérard), « Nœuds & esperluettes », Communication et langages, n° 92, 1992, p. 85-101 — persee.fr
  • Tschichold (Jan), Formenwandlungen der &-Zeichen, Stempel AG, 1953
  • Etymonline, article « ampersand » — etymonline.com

Notes et références

  1. L’attestation dans des graffitis de Pompéi (avant 79 apr. J.-C.) est mentionnée par Etymonline. La référence précise au corpus épigraphique n’a pas pu être vérifiée. ↑
  2. D’après la synthèse de Jan Tschichold, Formenwandlungen der &-Zeichen (1953), reprise par les sources encyclopédiques. ↑
  3. Wikipédia FR note que le signe « ne se retrouve dans aucun [des] manuscrits » de Tiron ; Etymonline précise que « the symbol does not originate from Tironian Notes ». ↑
  4. Présence dans le 4e dictionnaire de l’Académie (1762), absence du 5e (1798) : d’après Wikipédia FR. ↑
  5. Byrhtferð (1011) et The Dixie Primer (1863) : d’après l’article « Ampersand » de Wikipédia EN. ↑
  6. TLFi, article « perluète » : « cf. Corblet 1851 ». ↑
  7. TLFi, article « perluète », section étymologique. ↑
  8. Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition : « XIXe siècle ; probablement dérivé du latin sphaerula, petite sphère ». ↑
  9. Etymonline, article « ampersand » : « contraction of and per se and ». ↑
  10. OQLF, Vitrine linguistique, « Emploi de la perluète ». ↑
typographie écriture latin histoire-de-la-langue étymologie