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Sons et écriture

Le point final est-il devenu agressif ? Ponctuation, émojis et écriture des messages

Dans un message, le point final peut sembler froid. Ce qu’en disent les études de Binghamton, la néographie de Jacques Anis et les travaux sur les émojis.

Non, le point n’est pas agressif en lui-même. Dans une lettre ou un article, il ferme la phrase et personne n’y prête attention. Dans un message écrit sur téléphone, en revanche, beaucoup de gens l’omettent : un retour à la ligne ou l’envoi du message suffit à séparer les phrases. Quand le point devient facultatif, sa présence devient un signal. Le lecteur se demande pourquoi on l’a mis, et il y lit parfois du sérieux, de la sécheresse ou de l’agacement.

L’article présente d’abord les expériences de l’université de Binghamton, souvent citées sur ce sujet, et leurs limites. Il expose ensuite deux façons d’expliquer l’effet du point. Il décrit enfin l’écrit des messages tel que l’étudient les linguistes : ses graphies inventives, ses abréviations, ses émoticônes et ses émojis.

En bref
Un effet mesuré, mais étroit En 2015-2016, des étudiants d’une université américaine ont jugé moins sincères des réponses d’un mot terminées par un point, dans des SMS seulement, pas sur papier.
Un signal plutôt qu’une règle Dans un canal où le point est facultatif, il peut ajouter du sens ; l’effet dépendrait surtout du contraste entre des mots aimables et une ponctuation sérieuse.
Un écrit qui imite l’oral Lettres répétées, graphies phonétiques, émoticônes et émojis remplacent à l’écrit l’intonation, les mimiques et les gestes.

Ce qu’ont mesuré les chercheurs de Binghamton

« Okay » ou « Okay. »

L’étude la plus citée vient de l’université de Binghamton, aux États-Unis. Elle a été menée par Danielle N. Gunraj, Celia M. Klin et leurs collègues. Elle a été publiée en ligne fin 2015, dans le volume de février 2016 de la revue Computers in Human Behavior[1].

Selon le magazine Fortune, qui en a rendu compte, l’expérience portait sur 126 étudiants de premier cycle[2]. On leur montrait de courts échanges. La réponse tenait en un seul mot positif : Okay, Sure, Yeah ou Yup. Elle se terminait tantôt par un point, tantôt par rien. Les échanges étaient présentés soit comme des SMS, soit comme des notes écrites à la main.

Le résultat, toujours selon Fortune, est double. Les SMS terminés par un point ont été jugés moins sincères que les autres. Pour les notes manuscrites, aucune différence n’a été observée[2]. Le point n’a donc pas le même effet partout : c’est dans le message électronique qu’il pèse.

Un point « rhétorique »

L’équipe a poursuivi ces travaux. En mars 2018, Kenneth J. Houghton, Sri Siddhi N. Upadhyay et Celia M. Klin publient un nouvel article dans la même revue. Son titre joue avec le sujet : « Punctuation in text messages may convey abruptness. Period » (« La ponctuation dans les SMS peut exprimer la brusquerie. Point. »)[3].

Cette fois, les réponses d’un mot (yeah, nope, maybe) répondaient à une invitation. Elles ont été comprises différemment avec ou sans point, que la réponse soit positive, négative ou ambiguë, selon le communiqué de l’université[4]. D’après le site de vulgarisation PsyPost, l’étude réunissait 137 participants répartis en trois expériences. Les réponses terminées par un point y étaient jugées significativement plus négatives, au sens statistique[5].

Celia Klin en tire une distinction. Le point a un usage grammatical : il marque la fin de la phrase. Dans les messages, il peut aussi avoir un usage rhétorique, c’est-à-dire servir à ajouter du sens : « the period can also be used rhetorically to add meaning »[4].

Ce que ces études ne disent pas

Ces expériences sont sérieuses, mais leur portée est limitée. Elles portent sur des étudiants d’une université américaine, en anglais, et sur des réponses d’un seul mot. Rien ne permet de transposer telles quelles leurs conclusions à des francophones ou à tous les âges. Aucune étude française équivalente n’a été trouvée pour la préparation de cet article. Les titres de presse qui présentent ces résultats comme une loi générale vont donc plus loin que les données.

Pourquoi le point change de sens : deux lectures

Compenser l’absence de la voix

Pour Celia Klin, l’explication tient aux conditions de l’échange. À l’oral, on dispose du regard, des mimiques, du ton et des pauses. Par écrit, ces indices manquent. Selon elle, ceux qui écrivent des messages compensent avec ce qu’ils ont : les émoticônes, les fautes volontaires qui imitent la prononciation, et la ponctuation[2]. Elle le résume ainsi en 2017 : la ponctuation choisie, l’orthographe des mots, un smiley, tout cela « can change the meaning » (« peut changer le sens »)[5].

Le contraste entre les mots et le signe

Gretchen McCulloch, autrice de Because Internet (2019), un livre sur la langue d’internet, propose une lecture voisine mais plus précise. Ses idées sont rapportées ici d’après deux entretiens radiophoniques de 2019[6][7].

Dans un échange de messages, chacun est déjà séparé du suivant. Le point n’est plus nécessaire pour délimiter les phrases. Il devient alors, selon elle, disponible pour « other sorts of meanings » (« d’autres sortes de sens »)[6]. Son exemple : « OK, sounds good. » (« OK, ça me va. »). Les mots sont aimables, la ponctuation est sérieuse. C’est le décalage entre les deux qui produit, dit-elle, l’impression d’agressivité passive[6]. Le point n’est donc pas froid en soi. Il le devient quand il contredit le ton des mots.

Une question d’âge ?

On présente souvent le sujet comme un conflit de générations. McCulloch nuance cette idée. Selon elle, surtout chez les plus âgés, l’âge renseigne mal sur les habitudes d’écriture : ce qui compte est l’expérience d’internet, et elle distingue ceux qui ont adopté ces outils tôt, plus tard ou très tard[7]. Deux personnes peuvent donc lire le même signe différemment. Son exemple porte sur les points de suspension, non sur le point final : l’une croit l’autre « incredibly passive-aggressive » (« incroyablement passive-agressive »), quand l’autre pense simplement écrire normalement[7].

Les deux lectures, celle de Klin et celle de McCulloch, sont compatibles. La seconde déplace toutefois l’attention : du signe lui-même vers les habitudes de celui qui lit.

Écrire comme on parle : la néographie

Jacques Anis, pionnier en France

Le point n’est qu’un élément d’un ensemble plus large. En France, l’écrit des échanges électroniques a d’abord été étudié par le linguiste Jacques Anis (1953-2005)[8]. Dans l’Encyclopædia Universalis, Josie Bernicot le présente comme « le pionnier des recherches sur les SMS » en France[9].

Anis a appelé néographie les graphies qui s’écartent volontairement de la norme orthographique. Sa typologie, publiée en 1999, portait d’abord sur les conversations en ligne (« chat »), avant l’essor des SMS[10]. Il l’a ensuite appliquée aux SMS français, notamment dans un chapitre paru en anglais en 2007, « Neography », consacré à l’orthographe non conventionnelle des SMS envoyés par des francophones de France[11]. Il avait aussi publié en 2001 un guide, Parlez-vous texto ?[12].

Les procédés relevés

Le tableau suivant reprend les catégories de la typologie d’Anis telles que les expose un article de N. Amaghlobeli, avec ses exemples[10].

Procédé Principe Exemples
Graphie phonétisante écrire le mot comme il se prononce ki, moua
Graphie de l’oral familier noter la prononciation relâchée ou les abréviations de l’oral j’peux, ben ui, d’hab
Squelette consonantique garder surtout les consonnes du mot tjrs
Syllabogramme une lettre qui vaut une syllabe entière c pour c’est
Logogramme un signe qui vaut un mot entier +
Étirement graphique répéter une lettre pour allonger le mot grognonnnnnn, naaaaan
Verlan inverser les syllabes voir l’article Le verlan

Source : N. Amaghlobeli, d’après J. Anis, 1999[10].

Ces procédés ne sont pas des erreurs au hasard. Ils obéissent à des principes réguliers : noter le son, abréger, ou rendre à l’écrit un allongement de la voix. Le principe du logogramme se retrouve dans l’esperluette (&), qui note le mot et. Ces graphies jouent avec un système qui s’y prête, car l’orthographe française s’éloigne souvent de la prononciation.

Ce que montre un corpus de 88 000 SMS

Pour étudier ces pratiques, il faut des messages réels. C’est l’objet du corpus 88milSMS. Un corpus est un ensemble de textes réunis pour être analysés. Celui-ci rassemble 88 522 SMS authentiques en français, donnés volontairement par 422 participants à Montpellier, du 15 septembre au 15 décembre 2011[13].

Le corpus a été constitué par une équipe de l’université Paul-Valéry Montpellier, avec l’UCLouvain et le CNRS. Elle comprenait notamment Rachel Panckhurst, Catherine Détrie, Cédric Lopez, Claudine Moïse, Mathieu Roche et Bertrand Verine[14]. Les messages ont été anonymisés, en partie transcrits en français normé et annotés[14].

On y compte 29 563 émoticônes ou émojis[13]. On y trouve des abréviations comme Dsl, tt, avc ou pr. On y lit des étirements comme « Fouuuuuuu bisous doux », ou des messages ponctués de façon classique, comme « Kikou. Oui ca va impec. »[13].

Les abréviations, un système

Certaines abréviations sont devenues très courantes : mdr (« mort de rire »), jsp (« je sais pas »), askip (« à ce qu’il paraît »)[15]. Elles ne sont pas des fautes. Ce sont des formes réglées : on prend les initiales d’une expression, ou on note sa prononciation rapide. Selon le Wiktionnaire, mdr s’emploie comme une interjection, c’est-à-dire un mot qui exprime une réaction plutôt qu’une information[15]. Il rappelle en cela les marqueurs de discours de l’oral, comme wesh. Le 9 octobre 2026, ni mdr ni askip ne figuraient dans le Larousse en ligne[16].

Ces pratiques font-elles baisser l’orthographe ? Une étude de Josie Bernicot et de ses collègues, sur les SMS de 19 collégiens, suggère plutôt le contraire : les bons élèves en orthographe y étaient ceux qui s’écartaient le plus de la norme[17]. Elle est présentée dans l’article Les jeunes parlent-ils mal ?.

Émoticônes et émojis : des gestes écrits

Remplacer la mimique et l’intonation

Pierre Halté, chercheur au laboratoire ICAR à Lyon, a étudié ces signes. Il part des contraintes de l’écrit numérique : « impossibilité de chevauchement des tours de paroles, absence des indices mimo-gestuels de l’oral, séquentialité des tours »[18]. Autrement dit, on ne peut pas parler en même temps que l’autre, on ne voit pas son visage, et les messages arrivent l’un après l’autre.

Pour compenser, les scripteurs ajoutent selon lui « de nouveaux signes remplissant les mêmes fonctions » que « les mimiques faciales, les gestes, les intonations »[18]. Halté rapproche les émoticônes des interjections : leurs caractéristiques sont « très proches », et les deux apparaissent souvent dans les échanges écrits en ligne[18].

On prête souvent aux majuscules la valeur d’un cri. C’est une impression répandue ; les sources réunies pour cet article ne permettent pas de l’établir comme un fait. Pour les points de suspension, McCulloch décrit un usage répandu chez les plus jeunes : elle y voit l’indice de quelque chose de volontairement laissé en suspens, « something left unsaid »[7].

L’émoji comme geste

En 2019, Halté va plus loin. Il étudie les pictogrammes (émoticônes, émojis) employés dans des tweets[19]. Il leur applique une classification des gestes proposée par David McNeill. L’émoji n’y est pas seulement l’expression d’une émotion : il est traité comme un geste écrit. McCulloch dit la même chose à sa manière : les émojis ressemblent beaucoup à « a digital version of the gesture » (« une version numérique du geste »)[7].

Un article de 2018 situe l’invention de l’émoticône en 1982[20]. Cette date, souvent répétée, n’a pas été vérifiée dans une source plus directe pour cet article.

Repères

Repères de l’étude de l’écrit des messages
  1. Jacques Anis publie sa typologie des graphies néographiques, à partir des échanges en ligne[10].
  2. 16 mars 1999
    Frimousse paraît au Journal officiel comme équivalent d’emoticon[21].
  3. Anis publie Parlez-vous texto ?[12].
  4. Chapitre d’Anis sur la néographie dans les SMS français, dans The Multilingual Internet[11].
  5. Collecte du corpus 88milSMS à Montpellier, du 15 septembre au 15 décembre[13].
  6. Le CNRS présente l’étude de Josie Bernicot sur les SMS de collégiens[17].
  7. Novembre 2015
    Enregistrement du DOI de l’étude de Gunraj, Klin et coll. sur le point dans les SMS, avant sa parution dans le volume de février 2016[1].
  8. Pierre Halté rapproche émoticônes et interjections[18].
  9. Mars 2018
    Houghton, Upadhyay et Klin publient « Punctuation in text messages may convey abruptness. Period »[3].
  10. Gretchen McCulloch publie Because Internet ; Pierre Halté décrit les émojis comme des gestes écrits[6][19].

Ce qu’on peut retenir

Le point final n’a pas changé de nature. C’est son contexte qui a changé. Dans un message, il n’est plus indispensable, et ce qui est facultatif prend du sens. Les expériences de Binghamton montrent cet effet chez des étudiants d’une université américaine, sur des réponses très courtes. Elles ne fondent pas une règle universelle.

L’écrit des messages n’est pas un écrit appauvri. Les linguistes y voient un système qui cherche à rendre la voix, le visage et le geste avec les moyens de l’écrit. D’autres usages de la ponctuation, comme le point médian de l’écriture inclusive, montrent que ces signes restent vivants. Sur les signes ajoutés aux lettres, voir aussi l’article sur les accents et autres diacritiques.

Bibliographie

Notes et références

  1. D. N. Gunraj, A. M. Drumm-Hewitt, E. M. Dashow, S. S. N. Upadhyay, C. M. Klin, « Texting insincerely: The role of the period in text messaging », Computers in Human Behavior, vol. 55, février 2016, p. 1067-1075 ; DOI enregistré le 21 novembre 2015 (champ « created » des métadonnées Crossref), et compte rendu de presse dès le 8 décembre 2015, ce qui situe la mise en ligne fin 2015. Le texte de l’article n’a pas pu être consulté. ↑
  2. Fortune, « Ending Your Texts With a Period Makes You Seem Insincere », 8 décembre 2015. L’effectif et le résultat ne reposent que sur ce compte rendu de presse : « The text messages with periods were rated as less sincere than those without, and no such difference was observed with the hand-written variations. » ↑
  3. K. J. Houghton, S. S. N. Upadhyay, C. M. Klin, « Punctuation in text messages may convey abruptness. Period », Computers in Human Behavior, vol. 80, mars 2018, p. 112-121 (métadonnées Crossref). Notre traduction du titre. ↑
  4. Binghamton University News, communiqué du 14 novembre 2017. ↑
  5. PsyPost, novembre 2017. Source de vulgarisation : l’effectif (137 participants, trois expériences) n’a pas été vérifié dans l’article lui-même. ↑
  6. NPR, « Our Language Is Evolving "Because Internet" », entretien avec Gretchen McCulloch, 31 juillet 2019 (reprise WFAE). Le livre Because Internet n’a pas été consulté. Traductions de notre fait. ↑
  7. Science Friday, « Because Internet », entretien avec Gretchen McCulloch, 26 juillet 2019. Traductions de notre fait. ↑
  8. Notice d’autorité « Jacques Anis » de la BnF (data.bnf.fr). ↑
  9. J. Bernicot, « SMS (Short Message Service) ou texto », Encyclopædia Universalis, extrait en accès libre. ↑
  10. N. Amaghlobeli, « The Orthographic Variation in the French Short Textual Discourse », Spekali, n° 4, qui expose la typologie de J. Anis, Internet, communication et langue française, Paris, Hermès Science, 1999, p. 86-90. L’ouvrage d’Anis n’a pas été consulté directement. ↑
  11. Compte rendu de B. Danet et S. C. Herring (dir.), The Multilingual Internet, Oxford University Press, 2007, LINGUIST List 19.861. Le chapitre lui-même n’a pas été consulté. ↑
  12. J. Anis, Parlez-vous texto ? Guide des nouveaux langages du réseau, Paris, Le Cherche Midi, 2001, cité dans la bibliographie de M. Banegas Saorín, Anales de Filología Francesa, 28, 2020. Ouvrage non consulté. ↑
  13. En-tête TEI du corpus cmr-88milsms, dépôt Ortolang (CoMeRe). Exemples recopiés tels quels. ↑
  14. Notice « 88milSMS » de l’ISLRN, déposée par les auteurs du corpus. ↑
  15. Wiktionnaire, articles « mdr » et « askip », point de départ seulement. Aucune source éditoriale n’a pu être lue pour ces abréviations ni pour jsp ; leur date d’apparition n’est pas établie. ↑
  16. Larousse en ligne, recherches « mdr » et « askip », consultées le 9 octobre 2026 : aucune entrée. ↑
  17. Techno-Science.net, « Les SMS, une menace pour l’orthographe des adolescents ? », 18 mars 2014, reprenant un communiqué du CNRS. L’échantillon est très petit (19 élèves) ; l’article savant n’a pas été consulté. ↑
  18. P. Halté, « Positionnement syntaxique des interjections et des émoticônes : modalisation, portée, visée », Cahiers de praxématique, n° 69, 2017. ↑
  19. P. Halté, « Les gestes à l’écrit dans les interactions numériques : description et fonctions », Pratiques, n° 183-184, 2019. ↑
  20. A. Mousa, « La pertinence des émoticônes en contexte de communication médiée par ordinateur (CMO) », Intercâmbio, n° 11, 2018, résumé. Source secondaire ; la date n’a pas été confirmée ailleurs. ↑
  21. FranceTerme, fiche « frimousse » (INFO43), Commission d’enrichissement de la langue française, Journal officiel du 16 mars 1999. ↑
  22. CNRTL, page « émoticône » : « Ce mot est introuvable ! » (consultée le 9 octobre 2026). ↑
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