« Avoir le cafard », c’est être en proie à une tristesse tenace et à des idées noires. Le mot cafard a eu trois vies. Il vient de l’arabe kāfir, « incroyant ». Au XVIe siècle, il désigne en français un faux dévot, un hypocrite. Il nomme ensuite la blatte, insecte noir qui fuit la lumière. De l’insecte, enfin, viennent les idées noires. On date souvent ce dernier sens d’un poème de Baudelaire, en 1857, mais cette lecture est contestée. Le sens moderne s’est surtout répandu par l’argot des soldats, de la Légion étrangère aux tranchées de la Grande Guerre. Cet article suit ces trois étapes, puis présente la famille du mot.
De l’« incroyant » au faux dévot
Le Dictionnaire de l’Académie française fait venir cafard de l’arabe kafir, « incroyant », puis « converti à une autre religion que la sienne ». Il date l’emprunt du XVIe siècle[1]. Une chronique de l’Académie décrit la même chaîne de sens, de l’incroyant au renégat puis au faux dévot. Elle ajoute que les guerres de Religion ont popularisé le mot[2]. Cafard rejoint ainsi la longue liste des mots français d’origine arabe.
Le sens religieux s’installe vite. Le dérivé capharderie, « acte de dévotion affectée », se lit chez Clément Marot en 1541[3]. Le TLFi signale toutefois, d’après le FEW, un emploi dès le XVe siècle[3]. En 1694, la première édition du dictionnaire de l’Académie ne connaît qu’un sens : « Hypocrite, bigot. C’est un cafard. je hay les cafards »[4]. Aujourd’hui encore, l’Académie illustre ce sens par une phrase claire : « Tartuffe est le type même du cafard »[1].
Du bigot à la blatte
Le sens « blatte » apparaît en 1542, sous la forme caffar. On le trouve dans la traduction de Pline par Du Pinet : « Les caffars se nourrissent des ténèbres »[5].
Pourquoi donner à un insecte le nom d’un hypocrite ? Le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) y voit une métaphore « probable » : comme le faux dévot, la blatte est noire et fuit la lumière[5]. L’Académie parle aussi d’un emploi métaphorique[6]. Sa chronique explique le nom de l’insecte par les vêtements noirs des faux dévots et par leur fuite de la lumière[2].
Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, propose un ordre inverse. Pour lui, l’hypocrite et la mélancolie dérivent tous deux de la blatte[7]. Les dictionnaires ne suivent pas cette lecture, mais eux-mêmes ne présentent leur dérivation que comme probable.
L’insecte entre tard dans le dictionnaire de l’Académie, et d’abord par un simple renvoi. De 1694 à 1835, cafard n’y est qu’un « hypocrite, bigot ». À partir de 1762, le mot désigne aussi une étoffe, le « damas cafard ». En 1878, la 7e édition ajoute une seconde entrée cafard, réduite à deux mots : « Voyez Blatte ». Il faut attendre la 8e édition, en 1932-1935, pour que la blatte soit nommée dans l’article principal[4].
Baudelaire, 1857 : un vers, deux lectures
Le mot figure dans « La Destruction », un poème des Fleurs du mal (1857). Le poète y décrit le Démon qui le tente :
Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,
La forme de la plus séduisante des femmes,
Et, sous de spécieux prétextes de cafard,
Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.
Le TLFi fait de ce vers la première attestation du sens « idées noires »[5]. La plupart des sites de vulgarisation reprennent cette date.
Deux universitaires lisent le vers autrement. Pour Antoine Compagnon, chez Baudelaire, « le mot ne signifie pas encore les idées noires, mais le bigot, l’hypocrite, le sournois »[7]. Jean-François Staszak, de l’université de Genève, va dans le même sens, avec prudence : le terme lui « semble » employé « encore dans son sens ancien et aujourd’hui caduc de faux dévot, d’hypocrite »[8].
Le texte permet les deux lectures. D’un côté, les prétextes sont « spécieux », c’est-à-dire trompeurs, et le Démon avance déguisé : l’idée d’hypocrisie est présente. De l’autre, le même poème évoque les « plaines de l’Ennui, profondes et désertes »[9], ce qui rend une lecture mélancolique possible. Ce qui est sûr, c’est que l’attestation de 1857 est contestée. Selon Staszak, jusqu’en 1900, cafard ne désigne guère que l’animal ou le fourbe. Le sens « nostalgie » manque d’ailleurs au Littré (1873-1877)[8].
Le cafard des légionnaires
C’est l’article de Staszak, publié en 2016, qui retrace le mieux la naissance du sens moderne. Selon lui, le cafard est d’abord un mal du pays. Il apparaît dans les années 1880 à la Légion étrangère et dans les bataillons d’Afrique. Ces troupes en tirent en partie leur identité[8].
Le plus ancien emploi qu’il connaisse se trouve dans Le Boudin, l’hymne de la Légion : « Nous avons souvent notre cafard / Nous sommes des légionnaires ». La chanson « daterait des années 1880 », mais cette date reste incertaine[8]. Le premier texte imprimé qu’il a rencontré date de 1896. Le colonel de Villebois-Mareuil y présente la Légion dans la Revue des deux Mondes[8]. La même année, un bataillon d’Afrique en Tunisie invente une décoration de fantaisie, le « Cafard de Médenine »[8].
En 1899, l’écrivain Georges d’Esparbès fait vraiment connaître le mot dans Le Journal. Son article commence ainsi : « La Légion étrangère a un vice : l’alcoolisme, et trois maladies : le paludisme, la syphilis et le cafard »[8]. Le cafard devient même une marque d’appartenance. Un ancien déclare en 1913 dans Le Matin : « On n’est pas un bon légionnaire quand on n’a pas le cafard »[8].
Dans les années 1910, les médecins font du cafard une pathologie coloniale. Puis la guerre éclate. Le mot passe aux tranchées, car le vocabulaire des troupes coloniales a nourri l’argot des soldats[8]. Pour Compagnon, la diffusion du sens « mélancolie » est contemporaine de la Grande Guerre. En 1918, deux médecins militaires, Louis Huot et Paul Voivenel, publient un livre intitulé Le Cafard[7].
La langue des soldats crée aussi des dérivés. Maurice Genevoix écrit en 1918 : « J’en ai assez, de cafarder depuis huit jours ! »[11]. L’adjectif cafareux est relevé en 1918, cafardeux en 1919, dans l’« argot de troupiers »[12]. Ensuite, le mot gagne les salons et se rapproche du spleen[8]. En 1930, Paul Morand oppose le spleen de Londres au « cafard de New-York »[5]. L’anglais emprunte à son tour cafard au XXe siècle, au sens de « dépression profonde »[13], comme bien d’autres mots français passés en anglais. L’Académie, elle, n’enregistre l’« accès de tristesse » que dans sa 9e édition[6].
Deux familles sous un même mot
Les dérivés de cafard se rangent en deux branches. L’une part du faux dévot, l’autre de l’insecte et des idées noires. Le TLFi et l’Académie distinguent ainsi deux verbes cafarder qui n’ont ni le même sens ni le même âge[14].
| Mot | Sens | Branche | Première date connue |
|---|---|---|---|
| cafard | faux dévot, hypocrite | arabe kāfir | XVIe siècle[1] |
| capharderie, cafarderie (vieilli) | dévotion affectée | faux dévot | 1541, Marot (XVe siècle d’après le FEW, cité par le TLFi)[3] |
| cafarder (transitif) | dénoncer | faux dévot | XVIe siècle[14] |
| cafardage | d’abord « langage de cafard », puis action de dénoncer | faux dévot | 1764-1770, Rousseau[15] |
| cafard | blatte | insecte | 1542, Du Pinet[5] |
| cafard | idées noires | insecte | 1857 (contesté)[5] ; 1896 dans un imprimé[8] |
| cafarder (intransitif) | avoir le cafard | idées noires | 1918, Genevoix[11] |
| cafardeux | mélancolique | idées noires | 1919 (cafareux, 1918)[12] |
La branche du faux dévot a gardé un sens vivant : le délateur. L’Académie note en 1932-1935 que cafard désigne aussi « celui, celle qui dénonce hypocritement »[4]. Sa 9e édition range ce sens dans l’argot scolaire : « Sale cafard ! »[1]. Dans une cour d’école, on peut donc cafarder un camarade, puis cafarder seul dans son coin : deux verbes homonymes, de deux branches différentes.
Comme « avoir la flemme », autre mot d’humeur venu de loin, ou « poser un lapin », né dans l’argot, « avoir le cafard » montre comment le français familier s’empare de mots savants, étrangers ou argotiques. Sur ce dernier point, voir aussi l’argot parisien du XIXe siècle.
Bibliographie
- Trésor de la langue française informatisé (TLFi), ATILF (CNRS / Université de Lorraine), entrées « cafard » (étymologie), « cafarder », « cafardeux », « cafardage » et « cafarderie ». Consulté le 2026-10-08 via CNRTL.
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, entrées « cafard (I) », « cafard (II) », « cafardage », « cafarder », « cafarderie », « cafardeux » et « cafardise ». Consulté le 2026-10-08.
- Dictionnaire de l’Académie française, éditions anciennes, entrée « cafard, arde » : 1694, 1762, 1835, 1878 et 1878, seconde entrée « cafard », 1932-1935.
- Académie française, « Dire, ne pas dire », « On laissait clabauder les caillettes et les cafards », 7 décembre 2017.
- Baudelaire, Charles, « La Destruction/La_Destruction) », Les Fleurs du mal, Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1857, poème LXXVIII (transcription Wikisource).
- Staszak, Jean-François, « « On n’est pas un bon légionnaire quand on n’a pas le cafard » : enjeux médicaux, culturels et politiques d’un sentiment géographique (1880-1930) », Carnets de géographes, n° 9, 2016.
- Compagnon, Antoine, « Le cafard et le rire », cours « La guerre littéraire », Collège de France, 25 février 2014 (présentation du cours).
- Collins English Dictionary, entrée « cafard », via Dictionary.com. Consulté le 2026-10-08.
- La Culture générale, « Avoir le cafard : d’où cette expression vient-elle ? » (site de vulgarisation). Consulté le 2026-10-08.
Notes et références
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, « cafard, -arde » (I) : « Emprunté de l’arabe kafir, « incroyant », puis « converti à une autre religion que la sienne » ». Le TLFi consacre une entrée distincte à ce sens ; elle n’a pas pu être consultée pour cet article. ↑
- Académie française, « Dire, ne pas dire », chronique du 7 décembre 2017. ↑
- TLFi, « cafarderie » (Marot, 1541, et mention « xve s. d’apr. FEW t. 19, p. 76 » ; le FEW n’a pas été consulté directement) ; Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, « cafarderie » (forme du XVIe siècle capharderie). ↑
- Dictionnaire de l’Académie française, « cafard, arde », 1re édition (1694), 4e (1762), 6e (1835), 7e (1878) et 8e (1932-1935) ; 7e édition (1878), seconde entrée « [II.] CAFARD. s. m. Voyez Blatte. ». ↑
- TLFi, « cafard » (nom), définition et étymologie. Le TLFi cite Les Fleurs du mal à la page 196 d’une édition qu’il ne précise pas ; dans l’édition originale, le poème occupe les pages 181-182. ↑
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, « cafard » (II). ↑
- Antoine Compagnon, « Le cafard et le rire », Collège de France, 2014 (présentation du cours). ↑
- Jean-François Staszak, Carnets de géographes, n° 9, 2016. Les sources anciennes citées (Villebois-Mareuil, 1896 ; La Dépêche tunisienne, 24 février 1896 ; d’Esparbès, Le Journal, 13 janvier 1899 ; Le Matin, 2 octobre 1913) sont connues par cet article et n’ont pas été relues dans l’original. ↑
- Baudelaire, « La Destruction », Les Fleurs du mal, 1857. ↑
- La Culture générale, « Avoir le cafard : d’où cette expression vient-elle ? », citant d’Esparbès (1899) ; citation non vérifiée sur l’original. ↑
- TLFi, « cafarder » (1), citant Maurice Genevoix, Au seuil des guitounes, 1918, p. 32. ↑
- TLFi, « cafardeux », d’après G. Esnault, Notes inédites, 1956 (cafareux relevé chez P.-L. Blanchet, En représailles). ↑
- Collins English Dictionary, « cafard » : « a feeling of severe depression ». ↑
- Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, « cafarder » : sens 1 dérivé de cafard (I), XVIe siècle ; sens 2 dérivé de cafard (II), XXe siècle. Voir aussi TLFi, « cafarder » et « cafardage ». ↑
- TLFi, « cafardage », citant Jean-Jacques Rousseau, Confessions, XII ; Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, « cafardage ». ↑
