Faut-il écrire oignon ou ognon, événement ou évènement ? Les deux. Depuis 1990, le français dispose pour quelques milliers de mots de deux graphies correctes : la graphie traditionnelle et une graphie dite « rectifiée ». Les rectifications de l’orthographe ont été publiées au Journal officiel le 6 décembre 1990, après approbation de l’Académie française[1]. Elles ne sont pas obligatoires. L’Académie a choisi pour elles « la voie prudente de la recommandation »[2].
Cet article expose d’abord le statut de ces rectifications, puis leur genèse. Il décrit ensuite les principales règles, la question du nombre de mots touchés, et l’application du texte en France, en Belgique, en Suisse et au Québec. Il revient enfin sur le débat de 2016 et sur la place des graphies rectifiées dans les dictionnaires.
Une recommandation, pas une obligation
Le mot « réforme » est souvent employé, notamment dans la presse de 2016[4] ou dans un débat parlementaire vaudois de 2021[6]. Les textes officiels, eux, parlent de « rectifications ». La différence de vocabulaire reflète une différence de statut.
Le rapport de 1990 prévoyait déjà que « les deux graphies des mots modifiés resteraient admises jusqu’à ce que la nouvelle soit entrée dans l’usage »[1]. L’Académie précise qu’elle n’a voulu ni donner « un caractère impératif à ces rectifications » ni « se limiter à une simple tolérance orthographique »[2]. Une tolérance, c’est une faute qu’on renonce à sanctionner. Une recommandation, c’est une forme qu’on encourage sans condamner l’autre.
L’Office québécois de la langue française (OQLF), l’organisme public chargé de la langue au Québec, résume la situation ainsi : « ni les graphies traditionnelles, ni les nouvelles graphies proposées ne doivent être considérées comme fautives »[3]. Il rappelle que l’Académie déclarait en 1991 que les anciennes graphies demeuraient admises et qu’on ne pouvait rejeter les nouvelles[3].
La genèse du texte
Une saisine du Premier ministre
À l’origine, le Premier ministre soumet « cinq points précis concernant l’orthographe » au Conseil supérieur de la langue française[1]. Le rapport la rattache à un discours du Premier ministre du 24 octobre 1989[1]. Les cinq points sont les suivants : « le trait d’union ; le pluriel des mots composés ; l’accent circonflexe ; le participe passé des verbes pronominaux ; diverses anomalies »[1].
On note un écart entre la question et la réponse. La saisine visait le participe passé des verbes pronominaux en général. La règle finalement retenue ne porte que sur laissé suivi d’un infinitif.
Les acteurs
Le groupe de travail est présidé par Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l’Académie française[1]. Le rapport nomme aussi Bernard Quémada, vice-président du Conseil supérieur, et Bernard Cerquiglini, délégué général à la langue française[1]. Les autres experts ne sont pas nommés dans les passages consultés pour cet article.
Le texte s’inscrit dans une histoire plus longue. Dès 1972, le Conseil international de la langue française, créé en 1967, avait produit un rapport sur l’orthographe, appuyé sur les propositions de René Thimonnier[8]. Ce rapport précisait que son intervention « ne doit pas être considérée comme une prise de position sur une éventuelle réforme plus profonde »[8]. La même prudence marque le texte de 1990.
L’approbation de l’Académie
Selon le rapport, Maurice Druon a présenté le projet à l’Académie dans sa séance du 3 mai 1990, et « l’Académie, à l’unanimité, a approuvé les propositions du Conseil »[1]. L’annexe du Dictionnaire de l’Académie française présente elle aussi les rectifications comme « approuvées par l’Académie française et publiées en décembre 1990 dans les « Documents administratifs » du Journal officiel »[2].
- Rapport du Conseil international de la langue française sur l’orthographe, fondé sur les propositions de René Thimonnier[8].
- 24 octobre 1989Le Premier ministre soumet cinq points au Conseil supérieur de la langue française[1].
- 3 mai 1990L’Académie française approuve à l’unanimité les propositions du Conseil[1].
- 19 juin 1990Maurice Druon présente le rapport devant le Conseil supérieur de la langue française[1].
- 6 décembre 1990Publication du rapport dans les « Documents administratifs » du Journal officiel[1].
- L’Académie déclare les anciennes graphies admises et les nouvelles non rejetables, selon l’OQLF[3].
- Une circulaire belge recommande déjà les graphies rectifiées, selon la presse[4].
- En Belgique, des circulaires invitent à enseigner « prioritairement » les graphies rénovées ; en France, les programmes scolaires en tiennent compte, selon l’OQLF[3].
- février 2016
- 9 juin 2021La Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP) annonce l’adaptation de l’orthographe scolaire[6].
- rentrée 2023Date prévue pour l’arrivée des graphies rectifiées dans les manuels scolaires romands[6].
Ce que changent les rectifications
Le texte procède par grandes familles de règles. L’annexe de l’Académie en suit le plan : trait d’union et soudure, pluriel des mots composés, accents et tréma, verbes en -eler et -eter, participe passé de laisser, mots empruntés, cas particuliers et anomalies, enfin recommandations aux lexicographes, c’est-à-dire aux auteurs de dictionnaires[2].
Le tableau ci-dessous reprend les principales règles avec des exemples tirés des textes officiels et de la presse.
| Règle | Graphie traditionnelle | Graphie rectifiée |
|---|---|---|
| Trait d’union dans les numéraux | vingt et un ; mille six cent trente-cinq | vingt-et-un ; mille-six-cent-trente-cinq |
| Soudure de certains composés | à contre-courant ; s’entr’aimer ; pique-nique ; basse-cour | à contrecourant ; s’entraimer ; piquenique ; bassecour |
| Pluriel des composés verbe + nom | un pèse-lettre, des pèse-lettre | un pèse-lettre, des pèse-lettres |
| Accent circonflexe sur i et u | brûlure | brulure |
| Tréma | aiguë ; ambiguë ; gageure ; arguer | aigüe ; ambigüe ; gageüre ; argüer |
| Accent sur e | événement ; je céderai | évènement ; je cèderai |
| Verbes en -eler et -eter | j’amoncelle | j’amoncèle |
| Pluriel des emprunts | des matches | des matchs ; des solos ; des raviolis |
| Anomalies | oignon ; nénuphar ; relais ; eczéma ; asseoir ; absous | ognon ; nénufar ; relai ; exéma ; assoir ; absout |
| Familles de mots | chariot ; bonhomie ; imbécillité ; persifler | charriot ; bonhommie ; imbécilité ; persiffler |
Sources : rapport de 1990[1], annexe de l’Académie[2], OQLF[7][9] ; piquenique, bassecour et brulure sont des exemples cités par la presse en 2016[4].
Trait d’union et soudure
Avant 1990, le trait d’union ne reliait les numéraux que sous cent. Le rapport juge cette limite « difficilement justifiable »[1]. Désormais, « tous les numéraux formant un nombre complexe sont reliés par des traits d’union »[2]. On écrit donc vingt-et-un et mille-six-cent-trente-cinq.
D’autres composés sont soudés, c’est-à-dire écrits en un seul mot. Le rapport donne à contrecourant, sur le modèle de à contresens, et s’entraimer[1]. L’annexe de l’Académie cite néoclassicisme[2].
Pluriel des mots composés
Les composés formés d’un verbe et d’un nom prennent la marque du pluriel comme un nom simple. Le rapport l’illustre ainsi : « un pèse-lettre (sans s), des pèse-lettres (avec s) »[1].
Accents et tréma
L’accent circonflexe « ne sera plus obligatoire sur les lettres i et u, sauf dans les terminaisons verbales et dans quelques mots »[1]. Le rapport cite qu’il fût et mûr[1]. Ces mots sont ceux où l’accent distingue deux homographes : dû, jeûne, et les adjectifs mûr et sûr[2]. L’accent reste donc là où il évite une confusion. Pour l’histoire de ce signe, voir l’article sur les accents et les signes diacritiques.
Le tréma, lui, est déplacé sur la voyelle qui se prononce. Le rapport rappelle sa fonction : « Le tréma interdit qu’on prononce deux lettres en un seul son »[1]. On écrit aigüe au lieu de aiguë, gageüre et argüer[2].
Enfin, le texte modifie l’accent de quelques mots « qui ont échappé à la régularisation »[1]. On écrit ainsi évènement et je cèderai, avec un accent grave.
Verbes et participe passé
Certains verbes en -eler et -eter se conjuguent avec un accent grave plutôt qu’avec une consonne double[1] : j’amoncèle[2].
Le participe passé de laisser suivi d’un infinitif devient invariable. L’Académie donne trois exemples : « Elle s’est laissé mourir ; Elle s’est laissé séduire ; Je les ai laissé partir »[2]. C’est le seul changement apporté par le texte à l’accord du participe passé, dont l’histoire est retracée dans l’article sur l’accord du participe passé.
Emprunts
Les mots empruntés suivent les règles du pluriel français : des matchs, des solos[1], un ravioli, des raviolis[2].
Anomalies et familles de mots
Le texte corrige enfin une série de graphies isolées. Selon l’OQLF, il s’agit notamment de participes passés irréguliers et de « graphies comprenant des vestiges de la langue d’origine »[7]. Quelques exemples :
- ognon « s’écrit comme pognon »[7] ;
- absout et dissout « suivent l’orthographe des mots de même famille »[7] ;
- levreau « s’écrit comme d’autres noms de petits, agneau, chevreau, lapereau »[7].
D’autres corrections harmonisent les familles de mots, qui « présentaient certaines irrégularités »[9]. Bonhommie s’aligne sur bonhomme, imbécilité sur imbécile, persiffler sur siffler, déciller sur cil[9]. Le cas de charriot montre que le modèle invoqué peut varier selon les sources. Le rapport affirme : « Il faudra écrire à l’avenir charriot avec deux r », comme charrette[1]. L’OQLF le rattache plutôt à charrue[9]. Les deux mots ont un double r : la conclusion est la même.
Pour comprendre pourquoi ces irrégularités existaient, voir l’article sur la complexité de l’orthographe française.
Combien de mots sont touchés ?
Les chiffres disponibles ne concordent pas exactement. L’Académie indique que les rectifications « ne concerneront pas plus de trois mille mots sur les cinquante cinq mille » de la neuvième édition de son dictionnaire[2]. La Banque de dépannage linguistique de l’OQLF présente une liste d’« environ deux-mille-huit-cents mots » tirés du Grand vadémécum, un ouvrage de référence sur les graphies rectifiées[3].
Ces deux chiffres ne mesurent pas forcément la même chose. Le premier est un plafond rapporté à un dictionnaire donné. Le second est la taille d’une liste de référence. Un total de ce genre dépend sans doute du dictionnaire pris pour base, de la prise en compte ou non des dérivés et des formes conjuguées, et de la façon de compter des règles générales comme celle du circonflexe. Ce n’est qu’une explication possible : les sources consultées ne la formulent pas.
Deux repères qualitatifs vont dans le même sens. Selon l’OQLF, les rectifications touchent « en moyenne, un mot par page rédigée »[3]. Selon Maurice Druon, qui présente le rapport le 19 juin 1990, dans une page de roman, « fût-elle de Proust », les mots touchés « se comptaient sur les doigts d’une seule main »[1].
Une application inégale selon les pays
Belgique
Selon la presse, une circulaire de 1998 recommandait déjà les graphies rectifiées[4]. Depuis la rentrée 2008-2009, trois circulaires ministérielles indiquent, selon l’OQLF, que « les professeurs de français de tous niveaux sont invités à enseigner prioritairement les graphies rénovées »[3].
France
Selon l’OQLF, les programmes scolaires français de 2008 précisent que « le professeur tient compte des rectifications orthographiques proposées par le Rapport du Conseil supérieur de la langue française, approuvées par l’Académie française », et que « l’orthographe révisée est la référence »[3]. Le texte officiel français n’a pas pu être consulté directement pour cet article.
Suisse romande
Le 9 juin 2021, la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP) annonce une « étape clef dans l’adaptation de l’orthographe à l’état actuel de la langue »[6]. Sa décision « s’appuie sur la réforme de l’orthographe de 1990 »[6]. Les graphies rectifiées devaient apparaître dans les manuels scolaires dès la rentrée 2023[6].
Québec
Au Québec, l’OQLF tient les deux graphies pour correctes[3]. Selon l’Office, le ministère de l’Éducation en tient compte dans la correction des examens de fin d’année[3].
Le débat de 2016 et la position de l’Académie
Une polémique tardive
En février 2016, l’annonce de manuels scolaires portant la mention « orthographe recommandée » chez « l’un des principaux éditeurs spécialisés » déclenche une polémique en France[4]. Sur les réseaux sociaux apparaît le mot-dièse #jesuiscirconflexe[4]. La presse cite alors nénufar, ognon, piquenique, bassecour ou brulure[4]. Le débat porte sur des règles publiées vingt-cinq ans plus tôt.
Deux déclarations difficiles à concilier
Le rôle de l’Académie dans cette histoire fait l’objet de deux récits.
| 1990 | 2016 | |
|---|---|---|
| Source | Rapport publié au Journal officiel ; annexe du Dictionnaire | Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle, au Figaro (13 février 2016) |
| Position | « L’Académie, à l’unanimité, a approuvé les propositions du Conseil »[1] | L’Académie n’aurait pris « aucune part » à cette réforme ; sa position serait « une opposition à toute réforme de l’orthographe »[5] |
La déclaration de 2016 n’a pu être consultée que de seconde main, à travers un article qui relève lui-même l’écart avec le vote de 1990[5]. Les deux textes coexistent : le premier est un rapport officiel, le second une prise de position dans la presse. Les relations de l’Académie avec les décisions sur la langue sont détaillées dans l’article L’Académie française a-t-elle du pouvoir sur la langue ?.
Ce débat illustre une question plus générale : qui fixe la norme, et avec quelle autorité ? L’article sur la norme linguistique et le pouvoir la traite à l’échelle de plusieurs langues.
Deux graphies en concurrence
Les rectifications de 1990 n’ont pas remplacé une orthographe par une autre. Elles ont ouvert, pour un nombre limité de mots, la possibilité d’une seconde graphie plus régulière. Leur sort dépend désormais de l’usage, comme le prévoyait le rapport : les deux formes restent admises « jusqu’à ce que la nouvelle soit entrée dans l’usage »[1]. Les écoles et les institutions des pays francophones les adoptent à des rythmes différents.
Bibliographie
- Rapport de 1990 sur les rectifications orthographiques, Conseil supérieur de la langue française, Journal officiel de la République française, Documents administratifs, 6 décembre 1990. Transcription sur Wikisource.
- Académie française, « Les rectifications de l’orthographe », annexe du Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition.
- Office québécois de la langue française, « Questions fréquentes sur les rectifications de l’orthographe », Vitrine linguistique.
- Office québécois de la langue française, « Rectifications liées à la suppression d’anomalies », Vitrine linguistique.
- Office québécois de la langue française, « Rectifications liées à l’harmonisation de familles de mots », Vitrine linguistique.
- Goosse, André, « Le Conseil international de la langue française et l’orthographe », Langue française, n° 108, 1995, p. 108-111.
- « Nouvelle orthographe : la France s’émeut, les profs de français en Belgique "invités" à lui donner priorité », La Libre Belgique, 4 février 2016 (dépêche Belga et AFP).
- « L’Académie française opposée à la réforme de l’orthographe », Journal du Geek, 15 février 2016.
- Grand Conseil du canton de Vaud, « Interpellation 21_INT_88 : Orthographe rectifiée : une simplification démocratique ? », séance du 29 juin 2021.
Notes et références
- Rapport de 1990 sur les rectifications orthographiques, Journal officiel, Documents administratifs, 6 décembre 1990 (transcription Wikisource). ↑
- Académie française, « Les rectifications de l’orthographe », annexe du Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition. ↑
- Office québécois de la langue française, « Questions fréquentes sur les rectifications de l’orthographe », Vitrine linguistique. ↑
- La Libre Belgique, 4 février 2016, dépêche Belga et AFP. ↑
- Journal du Geek, 15 février 2016, reprenant un entretien d’Hélène Carrère d’Encausse au Figaro du 13 février 2016 (citation de seconde main). ↑
- Grand Conseil du canton de Vaud, interpellation 21_INT_88, séance du 29 juin 2021. Il s’agit du texte d’une interpellation d’élus, qui rapporte l’annonce de la CIIP. ↑
- Office québécois de la langue française, « Rectifications liées à la suppression d’anomalies », Vitrine linguistique. ↑
- André Goosse, « Le Conseil international de la langue française et l’orthographe », Langue française, n° 108, 1995, citant Hanse (1972). ↑
- Office québécois de la langue française, « Rectifications liées à l’harmonisation de familles de mots », Vitrine linguistique. ↑
