On parle souvent de « langue des cités » ou de « langage des banlieues » comme d’une langue à part. Les linguistes qui ont enregistré des jeunes d’Île-de-France concluent plutôt autre chose. Selon l’équipe réunie par Françoise Gadet en 2017, on n’est pas face à « un nouvel objet linguistique ni à une nouvelle "variété" »[1]. Le vocabulaire se renouvelle vite, mais la syntaxe, c’est-à-dire la construction des phrases, « se maintient globalement ». Et les mots ne sont pas « la propriété de quelque groupe que ce soit »[1].
Ce résultat est d’autant plus net qu’il contraste avec Londres. Là-bas, les chercheurs décrivent un Multicultural London English, une nouvelle façon de parler anglais partagée par des jeunes de toutes origines[2]. Cet article présente d’abord les noms donnés à ce parler, puis ce qu’on y entend vraiment. Il décrit ensuite le grand corpus parisien, la comparaison avec Londres et l’Allemagne, et enfin la circulation de ces mots dans toute la société.
Plusieurs noms pour une même question
Le « français contemporain des cités »
Le nom le plus connu vient du linguiste Jean-Pierre Goudaillier. En 1997, il publie Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités, réédité en 1998 et 2001[3]. Ce parler y est aussi désigné par un sigle, le FCC.
Selon la présentation de l’édition de 2019, le FCC est « le parler de jeunes marginalisés ». Elle y voit le signe d’une « fracture linguistique » apparue dans les quartiers de relégation[3]. Cette édition augmentée constate aussi que les mots et expressions relevés dans les éditions de 1997, 1998 et 2001 sont « en grande partie toujours d’actualité »[3].
Un compte rendu du dictionnaire paru en 1997, signé Jacques Mousseau, insistait sur deux fonctions[4]. La fonction cryptique (rendre le propos incompréhensible aux non-initiés) apparaît dans ces paroles de jeunes rapportées par le recenseur : « Le verlan, c’est entre nous. Pour se raconter des trucs que les autres ne peuvent pas comprendre. » La fonction identitaire consiste à marquer son appartenance au groupe. En 2023, Goudaillier analyse encore ces pratiques comme des facteurs d’identité, à la fois spatiale, sociologique, socio-économique et culturelle[5].
« Parlers jeunes » et autres étiquettes
D’autres chercheurs préfèrent l’expression « parlers jeunes », au pluriel. C’est le titre de l’ouvrage coordonné par Françoise Gadet, Les parlers jeunes dans l’Île-de-France multiculturelle (Ophrys, 2017). Son but est d’étudier les effets des « situations urbaines multiculturelles sur la langue nationale »[1].
Le premier chapitre discute pourtant cette étiquette. Elle garantit une ouverture vers « la pluralité et la diversité ». Mais elle risque aussi d’alimenter l’idée d’une « spécificité » de ces façons de parler[1]. Le chapitre cite deux termes jugés plus appropriés : « vernaculaire urbain contemporain », forgé par Rampton, et « parler véhiculaire interethnique », proposé par Billiez. Un vernaculaire est la langue de tous les jours d’une communauté ; un parler véhiculaire sert à communiquer entre personnes de langues différentes.
L’ouvrage préfère aussi l’expression « langues d’héritage » à « langues d’origine »[1]. Elle désigne les langues transmises dans les familles. Sur l’idée, plus générale, que les jeunes « parlent mal », voir Les jeunes parlent-ils mal ?.
Ce qu’on y entend : beaucoup de mots, peu de grammaire nouvelle
Un vocabulaire nourri d’emprunts et de verlan
Le vocabulaire est la partie la plus visible. Il mêle des procédés de formation, comme le verlan, et des emprunts, c’est-à-dire des mots pris à d’autres langues. Ces mots ont chacun leur article sur ce site : les mots venus de l’arabe maghrébin et les mots d’origine romani.
L’ouvrage de 2017 apporte deux précisions[1]. D’abord, les emprunts à l’arabe sont « nettement majoritaires » parmi les emprunts aux langues d’héritage. Le nombre de locuteurs n’explique pas tout : cette influence « relève aussi de valeurs symboliques ». Ensuite, ces mots se retrouvent « chez des locuteurs non arabophones ou sans origine maghrébine ». Il en va de même pour les emprunts au romani.
Une prononciation reconnaissable
L’ouvrage de 2017 consacre un chapitre à la phonétique, écrit par Roberto Paternostro[1]. Ce sujet est traité dans l’article L’accent dit « de banlieue ».
Une syntaxe qui tient
La grammaire change beaucoup moins. Selon le compte rendu de l’ouvrage, « la syntaxe, comme on pouvait s’y attendre, se maintient globalement »[1]. Le chapitre de Paul Cappeau et Anaïs Moreno relève quelques faits de morphologie, c’est-à-dire de forme des mots. Un exemple : pécho, verlan de choper, s’emploie aussi bien comme infinitif que comme participe passé[1]. La même forme sert donc aux deux emplois.
Une autre construction a retenu l’attention des chercheurs. Dans une interrogation indirecte, le mot interrogatif est placé après le verbe : « je sais pas il va où », au lieu de « je ne sais pas où il va »[2]. Les linguistes parlent de mot interrogatif in situ, « sur place ». Nous y reviendrons : c’est l’exception notable de l’enquête franco-britannique.
Enregistrer plutôt que collecter des mots : le corpus MPF
Un dictionnaire comme celui de Goudaillier recense des mots. Pour savoir comment les jeunes parlent vraiment, il faut les enregistrer en conversation. C’est l’objet du corpus MPF, pour Multicultural Paris French. Un corpus est un ensemble de textes ou d’enregistrements réunis pour l’étude.
Le recueil a commencé en région parisienne en 2010[6]. Il est né d’un projet franco-britannique financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR), et Françoise Gadet en est la directrice. Selon la fiche actuelle du corpus (consultée en octobre 2026), 26 enquêteurs ont enregistré 187 locuteurs[6]. Environ 1 200 000 mots sont en ligne, soit 83 heures de parole. Les enregistrements viennent, d’après la même fiche, de 28 communes d’Île-de-France et de 4 arrondissements de Paris.
La méthode est originale. Elle repose sur la « proximité communicative » : chaque enquêteur enregistre des personnes de son propre réseau[6]. Le corpus mêle trois types d’enregistrements :
- des entretiens classiques ;
- des entretiens entre proches ;
- des situations dites « écologiques », enregistrées sans enquêteur.
Le but est de saisir une parole aussi naturelle que possible. L’ouvrage de 2017 souligne que l’oral et la vie urbaine, à travers « les regroupements en réseaux serrés », jouent un rôle dans ces façons de parler[1].
Londres et l’Allemagne : les multiethnolectes
Le Multicultural London English
Dans les grandes villes d’Europe du Nord, de nouvelles variétés des langues nationales apparaissent dans les quartiers multilingues. C’est le constat de Jenny Cheshire, Paul Kerswill, S. Fox et E. Torgersen en 2011[7]. Ils notent que certains chercheurs analysent ces multiethnolectes comme des « styles » de jeunes. Eux les étudient comme de nouvelles variétés de la langue, avec les méthodes de la sociolinguistique dite variationniste, qui mesure la variation des formes selon les locuteurs.
Leur explication tient en deux points[7]. Dans ces quartiers, la moitié au moins de la population apprend l’anglais comme langue seconde, en groupe. Et la grande diversité des langues fournit un « réservoir de traits » (feature pool) dans lequel les locuteurs puisent. Selon Cheshire et Gardner-Chloros, à Londres, les jeunes enfants de milieux linguistiques divers apprennent souvent l’anglais entre pairs, à l’école maternelle, plutôt qu’auprès de leurs parents[2].
Le projet de recherche britannique conduit par Paul Kerswill (2007-2010) a montré que ce parler était déjà bien installé chez les plus jeunes enfants étudiés[8]. Il a mis en évidence des voyelles nouvelles et un nouvel introducteur de discours rapporté, « this is me » (« c’est moi »), employé comme dans « this is me: "let’s go home" ». Fait important, les auditeurs testés ne pouvaient pas deviner avec certitude l’origine ethnique des locuteurs[8]. Les traits nouveaux sont employés par des jeunes de toutes origines, y compris des jeunes monolingues anglophones issus de familles londoniennes dites cockney[2].
Le Kiezdeutsch en Allemagne
En Allemagne, la linguiste Heike Wiese a décrit le Kiezdeutsch. C’est une manière de parler apparue chez des adolescents des quartiers urbains multiethniques[9]. Elle le présente comme un multiethnolecte, parlé par des jeunes de nombreuses origines, « y compris allemande »[9].
Ce statut a suscité un vif débat public. En 2015, Wiese en a analysé les discours[10]. Son article porte un titre entre guillemets, à la manière d’une phrase de ce débat : « Ce charabia de migrants n’est pas un dialecte allemand ! » (notre traduction). Selon elle, ce refus tient à l’idéologie de la langue standard. Il projette aussi sur la langue des frontières sociales, « parfois racistes »[10]. La question « est-ce une vraie variété ? » n’est donc jamais purement technique.
L’« exception » parisienne
Le projet Multicultural London English / Multicultural Paris French a appliqué à Paris les questions posées à Londres. Il a été financé par le conseil britannique de la recherche en sciences sociales (ESRC) d’octobre 2010 à décembre 2014, et par l’ANR[2]. Pour la comparaison, une enquêtrice, Maria Secova, a enregistré 77 jeunes de 10 à 19 ans dans diverses banlieues, en conversation avec un à trois amis[2].
Le résultat est net. Selon Cheshire et Gardner-Chloros, les résultats parisiens ont été « très différents » de ceux de Londres et des autres villes européennes où un multiethnolecte a été décrit[2]. La plupart des formes nouvelles n’étaient pas plus fréquentes chez les jeunes bilingues. Elles ne l’étaient pas non plus chez les jeunes ayant des amis de plusieurs origines.
Une exception : le mot interrogatif in situ (« je sais pas il va où »). Selon l’étude de Gardner-Chloros et Secova, il est très nettement préféré par les jeunes issus de l’immigration et rarement employé par les jeunes d’origine locale[2].
| Londres | Allemagne | Paris et Île-de-France | |
|---|---|---|---|
| Nom employé | Multicultural London English | Kiezdeutsch | « français contemporain des cités », « parlers jeunes » |
| Chercheurs cités | Cheshire, Kerswill, Fox, Torgersen | Wiese | Goudaillier ; Gadet et son équipe ; Gardner-Chloros et Secova |
| Statut retenu | Nouvelle variété (multiethnolecte) | Multiethnolecte | Ni nouvel objet linguistique ni nouvelle « variété » (Gadet, 2017) |
| Qui le parle ? | Jeunes de toutes origines, y compris cockney | Jeunes de nombreuses origines, y compris allemande | Mots partagés au-delà des origines ; quelques traits plus fréquents chez les jeunes issus de l’immigration |
Pourquoi cette différence ? Cheshire et Gardner-Chloros ne tranchent pas. Elles présentent des pistes de recherche, pas des conclusions[2] :
- les politiques linguistiques menées dans les anciennes colonies ;
- les idéologies nationales sur l’égalité et la diversité ;
- les politiques scolaires d’accueil des enfants nouvellement arrivés.
Des mots qui circulent
Ce parler est aussi connu par sa diffusion culturelle. Selon Bettina Ghio, dans une revue d’études littéraires, la plupart des dictionnaires du « parler des banlieues » parus depuis trois décennies insistent, dans leur préface, sur son lien avec le rap[11]. Ils voient dans le rap, comme dans le roman, le cinéma et la bande dessinée, une « reprise sociale et culturelle » de ce parler. Ghio conteste aussi l’idée d’un rap hostile à la langue : elle relève chez de nombreux rappeurs un vrai souci de la langue française.
Le constat central de l’ouvrage de 2017 va dans le même sens. Les mots et les phénomènes langagiers circulent, « chez les jeunes comme partout dans la société »[1]. Les créations des jeunes y sont vues non comme des phénomènes marginaux, mais comme « participant pleinement de la dynamique actuelle de la langue française »[1]. Sur l’histoire d’un de ces mots, voir wesh.
Les deux approches présentées ici mettent l’accent sur des choses différentes. Goudaillier insiste sur l’entre-soi et l’identité ; l’équipe de Gadet, sur la circulation des mots. Elles ne s’excluent pas forcément. Mais aucune des sources consultées ne propose de synthèse explicite entre ces deux lectures.
Reste la question des jugements. Le débat allemand montre qu’appeler un parler « charabia » ou « dialecte » n’est jamais neutre. En France, la discrimination fondée sur l’accent ou la façon de parler a reçu un nom, la glottophobie : voir l’article consacré à la glottophobie. Ailleurs dans le monde francophone, d’autres parlers urbains de jeunes ont été décrits, comme le nouchi d’Abidjan.
- Jean-Pierre Goudaillier publie Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités[3].Rééditions en 1998 et 2001.
- 2007–2010Projet britannique sur le Multicultural London English, dirigé par Paul Kerswill[8].
- Début du recueil du corpus MPF en région parisienne ; lancement du projet franco-britannique MLE/MPF[6].
- Cheshire, Kerswill, Fox et Torgersen expliquent l’émergence du Multicultural London English par le « réservoir de traits »[7].
- Heike Wiese analyse le débat public allemand sur le Kiezdeutsch[10].
- Parution de Les parlers jeunes dans l’Île-de-France multiculturelle, coordonné par Françoise Gadet[1].
- Numéro spécial du Journal of French Language Studies sur les vernaculaires urbains de jeunes en France[2].
- Nouvelle édition augmentée de Comment tu tchatches ![3].
Sources : voir les notes de l’article.
Bibliographie
- Cheshire, Jenny, et Gardner-Chloros, Penelope. « Introduction: Multicultural youth vernaculars in Paris and urban France ». Journal of French Language Studies, 28-2, 2018.
- Cheshire, Jenny, Kerswill, Paul, Fox, S., et Torgersen, E. « Contact, the feature pool and the speech community: The emergence of Multicultural London English ». Journal of Sociolinguistics, 15-2, 2011, p. 151-196.
- Corpus MPF (Multicultural Paris French). Fiche du jeu de données, CNRS, licence CC BY-NC-SA 4.0.
- Devilla, Lorenzo. Compte rendu de Françoise Gadet (coord.), Les parlers jeunes dans l’Île-de-France multiculturelle, Ophrys, 2017. Linx, n° 76, 2018. En ligne sur OpenEdition.
- Gadet, Françoise (coord.). Les parlers jeunes dans l’Île-de-France multiculturelle. Paris : Ophrys, coll. « L’essentiel Français », 2017, 173 p. Notice de catalogue.
- Ghio, Bettina. « Le rap français et la langue française : antinomie ou attraction ? ». Fabula-LhT, n° 12, mai 2014.
- Goudaillier, Jean-Pierre. Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités. Nouvelle édition augmentée, Maisonneuve & Larose / Hémisphères, 2019 (1re éd. 1997). Notice BnF.
- Goudaillier, Jean-Pierre. « La langue facteur d’identité : le cas des quartiers populaires, zones de relégation, en France ». Revue d’Études Françaises, n° 27, 2023, p. 9-23. Notice du CIEF.
- Kerswill, Paul (dir.). « Multicultural London English: the emergence, acquisition and diffusion of a new variety ». Projet ESRC, 2007-2010.
- Mousseau, Jacques. « La langue des banlieues : Jean-Pierre Goudaillier, Comment tu tchatches ! ». Communication et langages, n° 111, 1997, p. 122-123.
- Wiese, Heike, Freywald, U., et Mayr, K. « Kiezdeutsch as a test case for the interaction between grammar and information structure ». ISIS, 12, 2009.
- Wiese, Heike. « "This migrants' babble is not a German dialect!": the interaction of standard language ideology and 'us'/'them' dichotomies in the public discourse on a multiethnolect ». Language in Society, 44, 2015, p. 341-368.
Notes et références
- Lorenzo Devilla, compte rendu de F. Gadet (coord.), Les parlers jeunes dans l’Île-de-France multiculturelle, Linx, n° 76, 2018. Les citations entre guillemets sont celles du compte rendu. ↑
- J. Cheshire et P. Gardner-Chloros, « Introduction: Multicultural youth vernaculars in Paris and urban France », Journal of French Language Studies, 28-2, 2018. Texte original des passages traduits : « very different from those found in London » ; « a variable repertoire of innovative phonetic, grammatical, and discourse-pragmatic features ». ↑
- Catalogue général de la BnF, notice de Comment tu tchatches !, nouvelle édition augmentée, 2019 (résumé de l’éditeur). ↑
- J. Mousseau, « La langue des banlieues », Communication et langages, n° 111, 1997, p. 122-123. ↑
- J.-P. Goudaillier, « La langue facteur d’identité », Revue d’Études Françaises, n° 27, 2023, d’après le résumé publié par le CIEF (le texte intégral n’a pas été lu). ↑
- Fiche du corpus MPF, CNRS (description reprise d’Ortolang). Les chiffres sont ceux de la fiche consultée le 2026-10-11 ; ils peuvent évoluer avec le corpus. ↑
- J. Cheshire, P. Kerswill, S. Fox et E. Torgersen, Journal of Sociolinguistics, 15-2, 2011, d’après le résumé de l’article. Texte original : « at least half the population is undergoing group second-language acquisition and where high linguistic diversity leads to a feature pool to select from ». ↑
- Fiche du projet ESRC « Multicultural London English » (P. Kerswill, 2007-2010), UKRI Gateway to Research. Texte original : « listeners could not distinguish ethnicity with any certainty ». ↑
- H. Wiese, U. Freywald et K. Mayr, ISIS 12, 2009, d’après le résumé. Texte original : « a multiethnolect, that is, a new variety that is spoken by speakers from a multitude of ethnic backgrounds, including German ». ↑
- H. Wiese, Language in Society, 44, 2015, d’après le titre et le résumé. Texte original : « the projection of social and sometimes racist deliminations onto the linguistic plane ». ↑
- B. Ghio, « Le rap français et la langue française : antinomie ou attraction ? », Fabula-LhT, n° 12, 2014. ↑
