Aller au contenu

Langues régionales et francophonie

Le corse, langue ou dialecte italien ?

Proche du toscan, longtemps vu comme un niveau de l’italien, le corse est aujourd’hui une langue régionale de France. Classification, histoire et polynomie.

En bref
Un parler italo-roman Glottolog range le corse parmi les parlers romans d’Italie centrale, mais comme une langue distincte, avec son propre code international ; ses formes du nord sont proches du toscan.
Une langue née d’un changement de langue écrite Tant que l’italien servait de langue écrite, corse et italien passaient pour deux niveaux d’une même langue ; la francisation a défait ce couple et poussé le corse à s’affirmer comme langue.
Une unité fondée sur ses locuteurs Le sociolinguiste Jean-Baptiste Marcellesi a fait du corse une « langue polynomique », dont toutes les variétés sont légitimes ; le corse est considéré en France comme une langue régionale depuis 1974.

Introduction

Le corse est-il une langue ou un dialecte de l’italien ? La réponse dépend de la question posée. Si l’on regarde sa structure, le corse appartient au même groupe que les parlers d’Italie centrale. Ses formes du nord sont proches du toscan, les parlers de Toscane[9]. Si l’on regarde son histoire sociale, il a longtemps été perçu comme un simple niveau de l’italien[4]. Mais depuis que le français a remplacé l’italien comme langue écrite de l’île, le corse a dû se constituer en langue distincte[3]. Aujourd’hui, la classification internationale lui donne un code propre[1], et la France le considère comme une langue régionale[9].

Un dialecte, au sens courant, est une variété de langue rattachée à une langue de référence, souvent écrite et officielle. Ce rattachement n’est pas une infériorité. Il décrit un rapport social, pas une qualité. Cet article présente d’abord ce que dit la classification. Il retrace ensuite l’histoire de la relation entre corse, italien et français. Il expose enfin la notion de « langue polynomique », puis le statut juridique du corse et ce que l’on sait du nombre de ses locuteurs.

Ce que dit la classification

Un parler roman d’Italie centrale

Glottolog est la base de classification des langues de l’Institut Max-Planck. Elle range le corse dans les langues romanes, c’est-à-dire issues du latin. Plus précisément, elle le place dans la branche italo-dalmate, puis dans le groupe des parlers romans d’Italie centrale (« Central Italian Romance »)[1].

Glottolog ne fait pourtant pas du corse une simple variante de l’italien. Il lui attribue une fiche à part (glottocode cors1241) et rappelle son code de la norme internationale ISO 639-3 : cos[1]. Cette norme sert à identifier les langues ; un code propre signale qu’une variété est traitée comme une langue. Glottolog situe le corse en France et en Italie[1].

La classification ne tranche donc pas la question. Elle dit que le corse est apparenté de près aux parlers d’Italie centrale. Elle dit aussi qu’on le compte comme une langue. Les deux affirmations sont compatibles. La question est développée de façon générale dans l’article Combien de langues parle-t-on dans le monde ? : la frontière entre langue et dialecte ne se lit pas dans la seule grammaire.

Un nord toscan, un sud méridional

Le corse n’est pas uniforme. Selon l’encyclopédie Larousse, ses « formes septentrionales sont proches du toscan », tandis que ses « formes méridionales » sont « proches des dialectes du sud de l’Italie »[9]. Ces différences ne coupent pas l’île en deux. Les variétés du nord et du sud restent mutuellement compréhensibles, « le fonds lexical étant commun et la syntaxe identique »[9]. On parle d’intercompréhension : des locuteurs de variétés différentes se comprennent sans apprentissage.

La continuité ne s’arrête pas à la mer. Au nord de la Sardaigne, le gallurais prolonge les parlers du sud de la Corse. Selon l’universitaire Alain Di Meglio, les travaux de Mauro Maxia (1999), relayés par Carlo Colombo (2003), convergent vers une origine corse du gallurais[12]. Sa plus ancienne attestation remonterait, selon eux, à la fin du XVe siècle[12]. La première moitié du XVIIe siècle marque un temps fort de l’installation de Corses en Gallura[12].

Une origine discutée

D’où vient la proximité avec le toscan ? La question est débattue. Le linguiste Pascal Ottavi rapporte que, pour Marchetti (1989) et Durand (2003), le corse n’est pas un dialecte issu du « bas-latin », le latin tardif parlé sur place[3]. Ces auteurs y voient plutôt le produit d’un toscan diffusé au Moyen Âge[3]. Ottavi discute aussitôt cette thèse. Selon lui, Marchetti et Durand s’appuient sur le critère d’intercompréhension et ne tiennent pas compte des transformations socioculturelles du XXe siècle[3]. D’autres hypothèses existent sur ce point. Elles ne sont pas exposées ici, faute de source consultée.

Ce que dit l’histoire : de l’italien au français

Le temps de l’italien

Pour comprendre le débat, il faut une notion : la diglossie. On appelle ainsi une situation où deux variétés de langue se partagent les usages d’une société. L’une sert à l’écrit et aux fonctions prestigieuses. L’autre sert à la vie quotidienne. L’article sur l’alsacien présente l’origine de ce terme.

En Corse, la variété de prestige a d’abord été l’italien. Selon le chercheur Ange Pomonti, dans cette situation, « le corse et l’italien apparaissaient comme deux niveaux d’une seule et même langue »[4]. Dans ce schéma, l’italien tenait le rôle de langue écrite de référence, et le corse celui de parler du quotidien. Il n’y avait pas lieu de distinguer deux langues.

Le passage au français

Ce couple a été rompu par la francisation de l’île. Pomonti cite l’invalidation des jugements de justice puis des diplômes, et la relégation de l’italien au rang de langue étrangère à l’école, parmi les mesures qui ont fait disparaître l’italien de l’île[4]. Selon lui, ces politiques ont « porté leurs fruits » au début du XXe siècle[4]. Les dates de chacune de ces mesures ne sont pas établies par les sources consultées pour cet article.

Ottavi cite la linguiste Marie-José Dalbera-Stefanaggi (2001) pour résumer le changement : « à une hégémonie italo-corse, stable pour les variétés utilisées, a succédé une diglossie franco-corse »[3]. Le français prend la place de l’italien en haut de l’échelle. Or, dans la classification de Glottolog, le français relève d’une autre branche romane (romane occidentale, langues d’oïl) que le corse (italo-dalmate)[13]. Les deux langues figurent dans un même ensemble, « Italo-Western Romance », mais se séparent juste au-dessous[13].

La conséquence est décisive. Selon Ottavi, « le vieux couple langue-dialecte s’est défait, obligeant le corse à s’ériger en langue distincte »[3].

Les premiers textes imprimés

Ce passage à l’écrit a des jalons. Selon Pomonti, le chant IV de la Dionomachia de Salvatore Viale, publiée en 1817, intitulé « U serinatu di Scappinu », « constitue le tout premier texte en langue corse imprimé »[4]. Il signale aussi A Tramuntana, le journal de Santu Casanova, en 1896[4]. Ce journal banalise, écrit-il, le corse « pour la première fois comme langue journalistique »[4].

Une langue « polynomique »

L’idée de Marcellesi

Pour s’affirmer, une langue peut choisir l’une de ses variétés comme référence et l’imposer à l’écrit. Le corse a suivi un autre chemin. Il s’appuie sur le concept de langue polynomique, forgé par le sociolinguiste Jean-Baptiste Marcellesi. Selon la thèse de Nicolas Sorba, ce concept « est un élément fondamental du processus d’élaboration du corse »[2]. L’élaboration désigne ici le travail qui dote une langue d’usages écrits, savants et officiels.

Marcellesi a défini en 1983 les langues polynomiques comme des langues « dont l’unité est abstraite et résulte d’un mouvement dialectique et non de la simple ossification d’une norme unique »[12]. Autrement dit, l’unité du corse ne repose pas sur une forme officielle unique. Elle repose sur le fait que ses locuteurs reconnaissent leurs variétés comme une même langue.

[Des langues] dont l’unité est abstraite et résulte d’un mouvement dialectique et non de la simple ossification d’une norme unique.

Jean-Baptiste Marcellesi (1983), cité par Alain Di Meglio

Ce que cela change en pratique

Le principe est simple. Selon Sorba, chacun peut utiliser « la variété linguistique de son choix, quelle que soit la situation, à l’oral comme à l’écrit »[2]. Un locuteur du sud n’a pas à adopter les formes du nord pour écrire, ni l’inverse. Aucune variété n’est déclarée plus correcte qu’une autre.

Ce choix a des effets concrets. Ottavi note que « la polynomie a permis de régler un certain nombre de difficultés » dans l’aménagement du corse[3], c’est-à-dire dans les décisions prises pour l’enseigner et l’écrire. On peut y voir une réponse à la question du titre. Si le corse est une langue, ce n’est pas parce qu’une de ses variétés aurait été promue au rang de norme. C’est parce que ses locuteurs le reconnaissent comme tel, dans toute sa diversité. Pour la façon dont une norme unique peut au contraire hiérarchiser les usages, voir Langue et pouvoir : qui décide ce qui est « correct » ?.

Le statut juridique du corse

De l’oubli de 1951 à la reconnaissance de 1974

La première loi française sur l’enseignement des langues régionales est la loi Deixonne, du 11 janvier 1951[7]. Elle est intitulée « loi relative à l’enseignement des langues et dialectes locaux »[7]. Son article 10 ne vise que quatre zones : celles « du breton, du basque, du catalan et de la langue occitane »[7]. Le corse n’y figure pas. Les raisons de cette absence ne sont pas établies par les sources consultées.

Le corse y est ajouté par un décret du 16 janvier 1974[7]. Depuis cette date, selon Larousse, il est considéré en France comme une « langue régionale »[9]. Ottavi évoque la nécessité, après le vote de la loi Deixonne, de faire reconnaître le corse comme langue spécifique du territoire national[3]. Le breton et l’occitan relèvent du même cadre depuis 1951.

Les décisions du Conseil constitutionnel

Le Conseil constitutionnel a fixé deux fois les limites de cette reconnaissance. En 1991, il censure l’expression « peuple corse, composante du peuple français », car la Constitution « ne connaît que le peuple français »[5]. Dans la même décision, il valide l’enseignement de la langue et de la culture corses, « dès lors qu’il ne revêt pas un caractère obligatoire »[5].

En 2002, il examine une nouvelle loi sur la Corse. Celle-ci prévoit d’enseigner le corse « dans le cadre de l’horaire normal » des écoles maternelles et élémentaires[6]. Le Conseil l’accepte, mais précise que cet enseignement « ne saurait revêtir pour autant un caractère obligatoire ni pour les élèves, ni pour les enseignants »[6].

La co-officialité votée en 2013

La co-officialité désigne le fait que deux langues soient officielles ensemble sur un même territoire. En mai 2013, l’Assemblée de Corse adopte un texte dont l’article 3 dispose : « Le français et le corse sont les langues officielles de la Corse »[10]. Le site universitaire qui reproduit cette délibération note que la réforme « risque d’être invalidée » par le Conseil constitutionnel[10].

Date Texte Ce qu’il dit du corse
11 janvier 1951 Loi Deixonne (n° 51-46) Le corse n’est pas cité ; seuls le breton, le basque, le catalan et l’occitan le sont[7]
16 janvier 1974 Décret n° 74-33 La loi Deixonne s’applique à la « zone d’influence du corse »[7]
9 mai 1991 Décision n° 91-290 DC Censure du « peuple corse » ; enseignement du corse admis s’il n’est pas obligatoire[5]
17 janvier 2002 Décision n° 2001-454 DC Enseignement dans l’horaire normal admis, sous réserve de son caractère facultatif[6]
Mai 2013 Délibération de l’Assemblée de Corse Le corse proclamé langue officielle avec le français ; réforme qui « risque d’être invalidée » selon la source[10]

Combien de personnes parlent corse ?

Les chiffres disponibles sont des estimations d’enquête. Une enquête sociolinguistique réalisée en 2012 par l’institut OpinionWay pour la Collectivité a interrogé 508 résidents de 18 ans et plus[11]. Selon la presse régionale qui en rend compte, l’île compterait « entre 86 800 et 130 200 locuteurs actifs »[11]. Toujours selon cette enquête, 58 % des personnes interrogées disent comprendre le corse « bien ou assez bien »[11]. Elles sont 90 % à souhaiter qu’on parle à l’avenir corse et français « à parité »[11].

En 2022, le nombre de locuteurs actifs est jugé « difficile à estimer », mais il « avoisinerait » les 105 000[8]. La même source rappelle que l’enquête de 2012 avait dépeint « un sombre tableau de la transmission intrafamiliale du corse »[8], c’est-à-dire de la transmission des parents aux enfants.

Glottolog affiche pour le corse le statut « not endangered » (« non menacé »), d’après Campbell, Lee et al. (2022)[1]. Il signale que l’édition 2010 du Catalogue of Endangered Languages le classait « At risk » (« à risque »), avec une certitude de 20 %[1].

Conclusion

Le corse est un parler roman très proche des parlers d’Italie centrale, et du toscan pour ses formes du nord. Sur ce point, la classification est claire. Mais cela ne fait pas de lui un dialecte de l’italien au sens social du terme. Tant que l’italien était la langue écrite de l’île, corse et italien formaient deux niveaux d’une même langue. Le passage au français a défait ce lien et poussé le corse à devenir une langue distincte. Il l’a fait à sa manière, sans imposer une variété aux autres, selon le principe polynomique de Jean-Baptiste Marcellesi. Langue régionale reconnue par l’État, langue officielle selon l’Assemblée de Corse, il reste une langue dont la transmission familiale est fragile.

Bibliographie

Notes et références

  1. Glottolog 5, fiche « Corsican » (cors1241) et sa version JSON : classement, code ISO 639-3 cos, pays. Statut « not endangered » d’après Campbell, Lee et al. (2022) ; le classement « At risk (20 percent certain) » est un commentaire reprenant l’édition 2010 du Catalogue of Endangered Languages. ↑
  2. Nicolas Sorba, Évolution du concept de langue polynomique au sein de la société corse, thèse, Università di Corsica, 2016, résumé de la notice theses.fr. ↑
  3. Pascal Ottavi, « Regards sur le concept de diglossie, à l’épreuve du terrain corse », Lidil, n° 44, 2011. La citation de Marie-José Dalbera-Stefanaggi (2001), la mention de Marchetti (1989) et Durand (2003) et la critique de leur thèse sont tirées de cet article. ↑
  4. Ange Pomonti, « Le plurilinguisme comme élément structurant de l’objet « littérature corse » », Lengas, n° 81, 2017. ↑
  5. Conseil constitutionnel, décision n° 91-290 DC du 9 mai 1991, considérants 13 et 37. ↑
  6. Conseil constitutionnel, décision n° 2001-454 DC du 17 janvier 2002, considérants 24 et 25. ↑
  7. Loi n° 51-46 du 11 janvier 1951 et décret n° 74-33 du 16 janvier 1974, textes reproduits par Jacques Leclerc, CEFAN, Université Laval. ↑
  8. Corse Net Infos, 26 octobre 2022 (presse régionale ; chiffre présenté comme une estimation). ↑
  9. Larousse, Encyclopédie, article « corse » (langue). ↑
  10. Jacques Leclerc, « Corse : statut de 2013 », CEFAN, Université Laval. Le jour exact du vote varie selon les sources consultées. ↑
  11. Corse Net Infos, 9 avril 2013, compte rendu de l’enquête sociolinguistique réalisée en 2012 par OpinionWay pour la Collectivité. ↑
  12. Alain Di Meglio, « Émergences identitaires et continuité linguistique : le cas corso-sarde ». Il y cite la définition de Marcellesi (1983) et, pour le gallurais, les travaux de Mauro Maxia (1999) et de Carlo Colombo (2003). ↑
  13. Glottolog 5, versions JSON des fiches du français (stan1290) et du corse (cors1241) : le français relève de « Western Romance » puis des langues d’oïl, le corse de « Italo-Dalmatian », sous un même ensemble « Italo-Western Romance ». ↑
corse italien langue régionale sociolinguistique droit